CORPUS MAGAZINE

Mont Athos

4 mars 2017

Le ciel n’a jamais été aussi bleu, profond, infâme de chaleur. Le vent, brulant, fait tourbillonner ses cheveux sur le bord de la route. Elle a des lunettes de soleil qui dissimulent son regard délicat. Elle attend à côté de sa voiture clinquante. Son mari est à l’intérieur. Patient. Elle fait un signe, de loin. Et puis, elle sourit timidement, forcée de se montrer détendue. Elle a un anglais à l’accent troublant. Elle dit : bonjour, je suis Maria, je vous explique en quelques mots, restez concentrés. Elle n’a pas l’air de rire. Elle est représentante du ministère du tourisme grec. Elle annonce que ce n’est ni un jeu, ni un passe-temps. Elle explique, sérieusement, que ce voyage, jusqu’au Mont Athos, est comme une mission secrète, sans en dévoiler les énigmes et les étapes.

D’Athènes, il faut longer les courbes grecques jusqu’à Thessalonique. De là, il faut s’enfoncer jusqu’aux bords de la mer Egée, claire, transparente, étendue à l’infini. Il faut ensuite dormir une nuit aux vents à Ouranoupolis. Il faut se réveiller à l’aube, les têtes défaites, le soleil qui caresse les ombres des montagnes et des mers. Il faut rouler jusqu’à un bureau mal climatisé, les murs fades et un lustre branlant. Il y a a cinq têtes derrière le comptoir. C’est le matin. Il ne fait même pas frais. Ouranoupolis est une ville grecque comme un sas de sécurité avant le Mont Athos. Les agents vérifient les identités et délivrent un visa à chacun. Le sésame des dieux coute trente euros. L’agent dépose un tampon officiel des autorités du Mont Athos sur un papier faussement jauni. L’argent des fidèles qui, pour la plupart, s’y rendent une fois par mois, ira mystérieusement jusqu’aux monastères pour refaire un mur, cultiver des pommes ou entretenir le tableau.

Le ventilateur continue à tourner en rond dans le bureau. L’agent dit que le bateau pour le Mont Athos part de l’autre rive, dans pas longtemps. Qu’il faut se dépêcher pour ne pas le rater. C’est la dernière étape du voyage qui dure depuis trois mille kilomètres. La rive est bleue, baignée par les rayons du soleil. Les bateaux flottent tranquillement, collés aux quais. C’est un port de village à la belle baie. Les pécheurs s’échappent, au loin, sur des bateaux de misère. Les fidèles arrivent en voiture. Se garent, dans les parages. Quittent une femme, un enfant, un ami. Ils ont des sacs plastiques et des bagages. Ils font ce voyage régulièrement. Ils retrouvent un autre fidèle, une connaissance. Ils se saluent, discutent un peu, essayent de trouver un bout d’ombre. C’est un port où les fois se rencontrent. Où l’on part, le matin, presque à l’aube, jusqu’aux énergies des dieux. Pendant ce temps, aux aurores, l’Europe éclôt, se réveille sans faire de bruit.

Le bateau est une navette qui fait l’aller-retour, tous les jours, aux mêmes heures. Il faut payer encore dix ou vingt balles. L’argent ira quelque part. Il ne faut pas trop poser de question. Et puis, il faut s’installer sur des sièges bleus, au calme en bas ou aux vents d’en haut. Maria, l’envoyée du ministère du tourisme grec, avait prévenu que ce voyage organisé depuis quelques mois était une exception. Habituellement, ce sont les fidèles. Les journalistes galèrent. Et les touristes gravitent autour, sans jamais pouvoir accéder au Mont Athos. Les bateaux montrent les cotes. Pointent, de loin, les monastères qui font face à la mer. Les curieux prennent des photos avec des zoom longue portée. Ils sont dix mille, l’été, à visiter cette presqu’île sans pouvoir la toucher. Juste en regardant sa nature, son état sauvage, ses plages désertes et ses croix fuyantes.

Le bateau s’envole doucement. La mer est agitée. Elle fait tanguer les coeurs à gauche, puis à droite. Il y a un homme et son fils, russes, qui prennent des photos sur le pont. L’un prend l’autre, l’autre prend l’un. Ils habitent entre New York et Moscou. Ils viennent régulièrement au Mont Athos. Comme tout le monde, invoquer leurs croyances orthodoxes et se couper du reste. C’est un enclôt particulier : fermée aux femmes depuis 1045, cette presqu’île de la Vierge, comme elle s’appellent couramment, n’est pas ouverte sur l’extérieur. Les informations y arrivent par bribes. Les joies et les peines s’arrêtent aux frontières. Au Mont Athos, il n’y a que Dieu quelque part et ses mille moines répartis dans une vingtaine de monastères. Certains, perchés sur des montagnes impraticables. D’autres, au bord de l’eau. Comme le monastère de Vatopedi, dont le bateau s’accole, après un peu plus d’une heure de flotte.

C’est le monastère le plus important, le plus flamboyant, le plus grand, de la presqu’ile d’une quarantaine de kilomètres. Son architecture est gigantesque. Les murs anciens vibrent par leurs fresques peintes, historiques. La cour est pavée. Les moines s’y croisent comme des ombres noires énigmatiques. Les deux églises du monastères ruissellent de lustres d’or, de bougies, de tableaux sacrés, de plafonds ornés de Jésus et d’encens qui se consume pendant les messes. C’est cette encens qui embaume la vie des moines au quotidien.

Une senteur grave et fleurie. Naturelle. Un moine, dans les parages, considère que les monastères du Mont Athos, et Vatopeddi particulièrement, sont connus pour leurs odeurs d’encens qui se mélangent à l’air chaud. Qu’on sent de loin.

Les moines de Vatopedi répètent, chaque jour, la même journée. Se lever, à trois heures et demi, quand les démons font encore la fête. Aller à la messe, dans l’obscurité. L’église est éclairée, à cette heure là, par quelques bougies allumées, faisant apparaitre un visage, un corps, une inclinaison, une voix qui chuchote une prière. Plus tard, travailler à ses occupations. Retourner à la messe. Déjeuner un peu de pain, des olives et des tomates. Se coucher, pas longtemps. Retourner à la messe jusqu’au soir. Dormir, enfin, l’esprit égaré. Chaque jour, recommencer, le même réveil, le même chemin de foi. Cela nous suffit, témoigne un moine, nous n’avons pas besoin de plus. Il poursuit, sèchement : nous n’avons pas le droit aux divertissements et aux loisirs. Ils ne mettent ni les pieds à l’eau, ni la tête dans le brouillard. Un autre poursuit : ici, on ne se laisse pas distraire par l’actualité ou les affaires familiales. Ils restent, infiniment croyants et convaincus, loin des leurs, coupés des crises politiques, volontaires aux taches et aux devoirs.

A Vatopedi, après la première messe, et puis le soir un peu plus tard, les moines s’affairent à leur travail. Chacun a un métier. Un moine, français, dans un des couloirs supérieurs du bâtiment, a un petit bureau où il fait la reliure des bouquins. Il reste là quand il ne prie pas. C’est calme. Par la fenêtre, il y a la mer, plate et immaculée. Sur les étagères, des livres et des accessoires. Il est au Mont Athos depuis dix ans. Sa barbe a blanchit. Son costume a gardé sa noirceur des premiers jours. Il raconte : j’étais journaliste-culture à Combats. Il a fait ses années folles, dans le Paris’80, où les nuits ressemblaient à des épopées sans avenir ou à une grande éjaculation. Il continue : un jour, j’ai écrit un article sur Régine à Bobino, je pensais que c’était un travelo, celle-là. Il dit qu’avant de se ranger, pour toujours, il a vécut les délires et les fantasmes. Son frère, parfois, vient le voir. Il reste connecté par des bruits, ici ou là, d’une actualité décadente. Il analyse tranquillement, le succès de le Pen qui ne l’étonne pas. Il dit : la France est raciste.

Dans la cour, où les courants d’air passent et s’évanouissent, un autre moine français se précipite jusqu’à l’église. Il s’arrête. Il parle doucement. Il chuchote presque. Il n’a pas entendu parlé français depuis longtemps. Il est étonné. Il est arrivé sans jamais repartir, comme tout le monde, par bateau, il y a vingt huit ans. Il faisait déjà un joli soleil. Il y avait déjà le rythme des jours qui sont les mêmes, encore et encore. En France, il vient de Lorraine. Depuis, les hauts fourneaux d’Arcelor-Mittal ont eu le temps de refroidir, puis mourir. Il coupe presque son souffle en demandant s’ils tournent encore. Il sait à peine qui est François Hollande. Quand il est arrivé, il n’est pas sorti de là pendant sept ans. Le monde s’est travesti peu à peu. Ca fait un choc, dit-il. Sa famille est loin de lui. Il pense que c’est mieux comme ça. Il dit juste : j’espère que si mes frères et soeurs meurent, je le saurais.

Les repas recommencent. Les messes aussi. Derrière une discrète porte, la collection privée des moines, qui témoigne de ce qu’a été le Mont Athos a travers les siècles. Des lettres de sultan turques, sacrés trésors, lorsque l’île était envahi par l’Empire Ottoman. Des cadeaux, venant des royaumes du coin. Dans un coin, caché au bas d’une vitrine, il y a une boite du mariage de Camilla et du Prince Charles, refermant une part du gâteau, condamné à pourrir là. Un moine : il vient souvent nous rendre visite parce qu’il est orthodoxe, mais il le montre pas. Il continue sur sa lignée flambante : Poutine aussi vient. Il adore notre vin. Et il cite, à la pelle, Papandréou, Samaras et tous les autres décideurs grecs, venus gouter à la bénédiction du Mont. Comme des aveux de puissance. Autour, la nature, bruyante, continue à fricoter avec le vent. Les arbres se pimentent de frissons. Les fleurs jaillissent. Quelques voitures déambulent dans les chemins de montagnes et vallées, passant d’un monastère à un autre. Le vert est sauvage. Dans l’église, le même spectacle se rejoue une dernière fois, jusqu’à demain. Un moine commence par faire bruler de l’encens. Il fait se diluer l’odeur dans la chapelle. C’est une odeur qui, au bout d’un moment, devient familière. On l’apprivoise. On la découvre quand elle s’approche, faisant jaillir un nouveau versé, une nouvelle possibilité.

L’encens, c’est comme le reste, est fabriqué sur place. Par des moines. La résine arrive d’Ethiopie, sous forme de gros blocs jaunes. Les moines, destinés à l’encens, passent leur temps, dans un atelier au rez-de-chaussée, près de l’entrée de l’église, à la broyer, la sécher et la couper en morceaux. Ils en sortent de petites boules, enduites de poudre blanche, de tailles différentes. En font des boites, plus ou moins grandes. Ils travaillent sans dire un mot, les mains plongés dans l’odeur qu’il crée chaque jour. Ils sont concentrés. Dans l’atelier d’à-côté, des collègues de coeur travaillent à fabriquer des crèmes à partir d’herbes récoltées dans les hauteurs de l’île. Un moine promet que ses crèmes ont des pouvoirs. Pour guérir, pour rendre la peau aimable ou pour réparer une cassure. Le moine, chargé des crèmes, dit d’ailleurs que les malades qui passent par ici inhalent une plante ou se massent sans violence, et puis repartent pimpants.

Un moine américain, la barbe peignée, attend l’heure de la mort qui le prendra, un jour, entre une messe et un repas, entre deux célébrations et deux nuits. Il n’a pas peur. Il dit qu’elle viendra le pêcher, comme tous les autres avant. Qu’elle l’emportera. Il finira désossé dans la fosse, près du monastère. Son crâne, lui, plus ou moins jauni, sera entreposé sur les étagères d’une petite cabane en bois. A l’intérieur, les crânes dorment jusqu’à l’éternité. Des dents s’accrochent parfois. Des mâchoires sont tremblotantes. Le moine américain, au Mont Athos depuis dix sept ans, les regarde, les touche. Il sait que delà, il ne pourra jamais ressortir. Son esprit seulement s’échappera, en toute liberté, il espère.

Le bateau revient, quelques jours plus tard, au même quai. Il pêche des fidèles qui rejoignent leurs habitudes, au bout de l’eau. Une autre vie, plus moderne, plus rapide, plus noyée. Où Rihanna continue à faire bander les ados. Où les conflits, les guerres, les rages, les haines pullulent. Où, parfois, il est nécessaire de se protéger du trop de tout. La bateau s’en va doucement. Les cotes disparaissent derrière les vagues. Les monastères s’évanouissent aussi dans le paysage. Cet endroit existe. A la vie, à la mort.

Mehdi Meklat et Badroudine Said Abdallah.

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